Ferme autonome : comment éviter l’échec ?

Pour beaucoup de preppers, survivalistes ou collapsologues, le rêve ultime est de posséder une ferme grâce à laquelle ils seront autonomes et ne dépendront plus de personne.

Une maison achetée dans une commune rurale peu couteuse, un joli potager, quelques animaux, un atelier et un moyen de produire de l’électricité semblent être un rêve de homesteading raisonnable.

Mais ce n’est pas aussi simple que ça.

L’objet de cet article n’est pas de vous découragez mais de vous alerter sur les défis qui vous attendrons si vous avez ce type de projet, surtout si vous n’êtes pas issus d’un milieu familial agricole.

Un système fragile qui demande beaucoup d’attention

La première question qui se pose est la superficie de terrain nécessaire pour être raisonnablement autosuffisant. Les réponses varient d’un hectare (10 000 mètres carrés) à plus de 5 hectares pour une famille de 5 personnes. Une estimation raisonnable se situe entre 1 et 2 hectares à condition que vous décidiez de ne pas vous lancer dans l’élevage de gros animaux.

Les espèces d’animaux d’élevage de grande taille nécessitent en effet des surfaces importantes pour leur pâturage. 10 hectares est un minimum pour quelques bovins, moutons et chèvres. Cependant, ces animaux ont l’avantage de fournir à la fois de la viande, de la laine, des peaux, du lait ; alors qu’un cochon se limite à être une grosse usine de production de viande sur pieds. Ils sont également utiles pour la revigoration des terres laissées en jachères.

Les poules, les canards, les oies, les cochons ne demandent pas une grosse surface d’élevage mais en contrepartie, il faudra être attentif aux conditions d’hygiène de leur enclos car ces animaux peuvent être facilement parasités et tomber malades. Par exemple, votre élevage de poule pourrait être décimé par le pou rouge qui est un acarien difficile à combattre une fois qu’il est installé. Les porcs sont des hôtes intermédiaires de choix pour de nombreux parasites dont certains sont dangereux pour l’homme (par exemple la Trichinella).

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Et c’est le premier point dont vous devez être conscient : une ferme est un écosystème fragile. Les animaux tombent malades, comme les humains, surtout si les conditions d’hygiène ne sont pas respectées. Et ça demande du boulot. Face à la maladie, un accident, un fléau, vous vous sentirez surement démuni sans l’aide de personnes compétentes. Devenir vétérinaire demande 5 années d’étude après le bac et ce n’est pas pour rien.

Un jardin productif peut produire une quantité impressionnante de fruit et légume mais il est également exposé à une quantité inimaginable de menaces : tempête, grêle, parasites, insectes, oiseaux, nuisibles et toutes sortes de maladies. Maintenir une surface agricole en bonne santé demande de l’expérience et de l’énergie. Ne croyez pas les adeptes de la permaculture qui vous expliquent qu’on peut vivre en harmonie avec des nuisibles dans son jardin. Ce n’est pas vrai : c’est une lutte à mort entre eux et vous.

Et vous-même, vous pouvez tomber malade et être victime d’un accident. Votre ferme peut-elle tourner en votre absence, surtout aux moments délicats des récoltes ?

Par dérision, certains preppers appellent leur ferme « la ferme de Murphy » : si quelque chose peut mal tourner, alors il va mal tourner. Dans le monde du homesteading, l’apprentissage ne s’arrête jamais.

De manière général, se reposer uniquement sur sa propre ferme pour la production de nourriture est un pari risqué. Le système productiviste actuel a ses fragilités, en particulier les chaines logistiques à flux tendu, mais hors évènement exceptionnel (précision importante!), il vous offrira de meilleures garanties de remplir votre assiette que votre ferme vivrière. Il faut en être conscient. Gardez donc toujours une réserve financière ou une source de revenu annexe qui vous permette, le cas échéant, d’aller vous ravitailler au supermarché du coin.

Un travail physiquement pénible et exigeant

Faire pousser sa nourriture demande beaucoup d’efforts et une bonne endurance physique. Les agriculteurs en France travaillent en moyenne 55 heures par semaine contre 37 à 40 heures dans les autres secteurs. C’est un métier qui est dur, surtout quand on a grandi dans une culture urbaine. Avoir 30 hectares de bonnes terres ne sert à rien si vous n’avez pas assez de mains pour les travailler efficacement, peu importe ce que vous y élevez : plantes ou animaux.

Photo by Zoe Schaeffer on Unsplash

Ne négligez surtout pas cet aspect. Si votre famille se compose de très jeunes enfants ou de parents âgés et infirmes, vous ne pourrez compter sur eux que pour des taches subalternes et vous vous retrouverez seuls à effectuer des taches harassantes qui grignoteront progressivement votre potentiel physique.

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Dans les pays en développement, on reconnait immédiatement les personnes qui travaillent dans les champs : elles ont les traits marqués, la peau noircie par le soleil et font 10 ans de plus que celles qui ont un mode de vie urbain. Pour certaines jeunes filles, c’est un drame qui les cantonne dans leur milieu d’origine. Dans ces pays, être bronzé toute l’année est un signe de pauvreté, pas de bonne santé!

Des enfants plus âgés, ou un conjoint plus jeune et en bonne santé, ainsi que des frères et sœurs d’âge et de capacité comparables, vous fourniront un réservoir de main-d’œuvre adapté pour faire tourner votre ferme.

S’occuper d’une ferme, ce n’est pas seulement faire pousser des légumes ou nourrir des poules. Il y’a aussi toute la post-production sans laquelle les produits de votre ferme ne seront pas utilisables : la conservation des aliments, qu’il s’agisse de déshydratation ou de mise en conserve, demande beaucoup de temps et de travail pour être menée à bien. Êtes-vous capable de vous occuper de toute la viande avant qu’elle ne se gâte ? Pouvez-vous mettre en conserve tous les légumes et les fruits que vous avez laborieusement élevés avant qu’ils ne pourrissent ?

Il est impératif d’avoir une évaluation réaliste du nombre d’heures de travail nécessaires pour réaliser tout le cycle de vie de votre ferme : planter, entretenir, récolter, stocker, échanger/vendre. Idem pour les animaux. Vous devrez faire des choix drastiques si vous n’avez pas assez de bras valides.

Un choix à faire entre technologie et autonomie

Si vous ne disposez pas de suffisamment de main d’œuvre il faudra vous équiper, en achetant par exemple un tracteur et tous les équipements qui vont avec. Un tracteur va fortement démultiplier vos capacités.  De même, l’usage de techniques innovantes vous permettra de doubler voire tripler votre rendement.

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Mais il y’a un coût en logistique et en soutien qui va contrarier vos rêves d’autonomie et rendre votre ferme plus fragile. Un tracteur nécessite un entretien permanent et du carburant pour fonctionner. Il nécessite des compétences adaptées et des pièces détachées pour être réparé. S’il tombe en panne ou si l’approvisionnement en carburant se tarit, ce n’est rien de mieux qu’un perchoir à corbeaux inutile. Et c’est vrai également pour vos outils électriques et pour vos cultures hydroponiques.

Plus vous avez recours à la technologie, plus votre ferme sera productive mais plus elle sera fragile également. Dans une logique de recherche d’autonomie, le recours exclusif aux moyens low-tech est clairement pertinent mais vous perdrez beaucoup en puissance de travail et en productivité. Ainsi, le recours aux bêtes de somme est une option possible mais comme indiqué plus haut, ce type d’élevage nécessite des surfaces de pâturages importantes et ces animaux sont beaucoup moins puissants, polyvalents et adaptables qu’un tracteur.


Si vous souhaitez vous engager dans une démarche d’amélioration de votre résilience, vous pouvez commencer par mettre en place une réserve alimentaire.

Moins exigeante et plus facile à réaliser qu’un potager, elle vous permettra de garder votre famille en sécurité le temps que les choses se normalisent.

Ce petit livre s’adresse principalement aux débutants qui souhaitent se lancer dans la réalisation d’une réserve de crise.


La bonne terre n’est pas donnée

Tous les sols ne sont pas égaux et tout le monde n’a pas la chance d’installer sa ferme dans un endroit où le climat est idyllique toute l’année et se prête à la culture de toutes sortes de plantes ou à l’élevage de toutes sortes d’animaux. Certains sols seront difficiles à travailler ou sont totalement inadaptés à l’élevage de certains animaux. Et d’une région à l’autre, la situation peut être radicalement différente.

Vous pouvez vous offrir des hectares de terres cultivables sur le plateau des Millevaches dans le limousin pour un prix ridicule (1500€ l’hectare en moyenne) et d’ailleurs beaucoup l’ont fait. Mais ces sols rocailleux sont difficiles à cultiver ce qui explique aussi leur prix. Les bonnes terres coûtent chers.

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Un autre point à considérer est qu’une ferme vivrière demande beaucoup d’eau, énormément d’eau. Pour les cultures, pour les besoins physiologiques de votre élevage mais également pour l’entretien de votre ferme (l’hygiène doit être votre priorité) et pour les besoins de votre famille : boire, se laver, cuisiner. La gestion de l’eau doit être votre priorité. Être autonome, c’est d’abord être autonome en eau.  Si vous installez votre ferme dans une région trop sèche, ce point pourrait facilement devenir un gros problème.

Une vidéo très complète sur les différentes critères de choix d’une localisation de ferme autonome

Un sol doit être entretenu si vous voulez qu’il vous fasse vivre sur la durée. Il faut l’amender, contrôler les mauvaises herbes, gérer les parasites. C’est du boulot.

Vous devez aussi tenir compte de l’épuisement et de la dégradation des sols dus à la répétition des cultures ou des pâturages. C’est pourquoi la rotation des cultures est si importante.

Vous constaterez que vos rendements baissent continûment si vous cultivez les mêmes choses encore et encore ou si vous laissez vos animaux paître et errer sur la même parcelle de terre. Comme les gens ou les animaux, le sol a besoin de temps pour se régénérer.

Il vous faudra donc mettre en place une gestion intelligente de vos sols ce qui ne sera possible que si vous disposez d’une surface suffisante pour mettre en place une rotation des cultures et des élevages et pour laisser certaines terres en jachères afin qu’elles se regénèrent.

En conclusion

En résumé, si vous n’y prêtez pas garde, vos rêves de ferme autonome peuvent se fracasser sur la réalité de ce qu’est vraiment une exploitation vivrière : un système de production de nourriture fragile qui demande des ressources adaptées (en surface et en matériel), une force de travail importante et des compétences dans pas mal de domaines.

C’est si difficile que ça ?! Oui. Dans les livres c’est facile mais dans la vraie vie, c’est différent.

Il y’a moins d’un siècle, tout le monde était équipé en compétences de base sur la façon de planter, cultiver, récolter, traire, conserver, survivre. A l’époque, ça faisait partie de la vie quotidienne. Aujourd’hui ce n’est plus le cas : il faut réacquérir toute cette expérience, et c’est bien souvent à « l’école des coups durs ».

Pour cette raison, beaucoup de personnes qui se sont lancés dans ce type de projet en sont revenus, ont vendu leur ferme et sont retournés à leur ancienne vie de citadin. Ils finissent par se lasser des corvées agricoles et par regretter leur ancienne vie, douce et moderne.

Je ne dis pas qu’il est impossible de réussir, certains l’ont fait. Mais il faut vraiment aimer ça et accepter d’apprendre à la dur. Si vous voulez vous lancer dans ce projet, soyez réalistes et maximisez vos chances de réussites :

  • Prenez un temps suffisant pour vous préparer, accumuler les compétences nécessaires, tester la vie dans une ferme vivrière, créer des contacts, accumuler les fournitures nécessaires. Votre expérience doit être acquise avant que votre survie en dépende. Gardez évidemment une réserve financière de sécurité ou un source de revenu annexe.
  • Choisissez de bonnes terres avec une surface suffisante ; la France est un pays où le prix des terres agricoles est encore modéré en comparaison de ses voisins européens, c’est une chance dont il faut profiter. Si vous pouvez vous le permettre, ne mégottez pas et mettez le prix pour une bonne terre d’autant plus qu’il y’a de bonnes chances pour qu’elle se valorise dans l’avenir.
  • Ne vous trompez pas de priorité : votre premier objectif n’est pas de devenir autonome, c’est d’avoir une ferme vivrière qui tourne correctement sans vous épuiser. Une fois cet objectif atteint, vous pourrez migrer vers des solutions low-tech pour gagner en autonomie.
  • Prévoyez une force de travail suffisante pour votre projet : rejoignez un groupe avec des idées similaires ou embarquez votre famille élargie dans l’aventure. Si vous êtes trop seul, vous finirez par vous épuiser et vous n’aurez pas la variété des compétences nécessaires pour faire face aux aléas inévitables de votre « petite maison dans la prairie ».

Et vous, avez-vous des rêves de petite ferme vivrière ? par qui êtes vous inspiré ? Parlez-en dans les commentaires.

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3 Comments

  1. Bonjour,
    Je n’ai pas de rêve de ferme autonome mais le rêve de construire un jour une habitation autonome en énergie, peut-être pour les vacances seulement. J’habite aujourd’hui à Bordeaux mais je suis originaire du Larzac pays d’un climat hostile, et fille d’agriculteur, clairement je suis 100% en accord avec les points présentés. Une ferme autonome doit-être un sacré challenge qui doit demander une sacré résilience !

  2. Excellent article, merci pour les aspects qui y sont traités. J’ai tenté il y a trois ans un projet de meilleure résilience alimentaire mais en effet c’est très difficile. L’approvisionnement en eau notamment (il faut dans l’idéal prévoir une citerne de 5000 à 10000 L, ou 3 citernes de 3000 L par exemple, lors de la construction de la maison). La qualité de la terre est en effet fondamentale. On peut s’épuiser des heures si la terre n’est pas bonne, et obtenir de piètres résultats. Un des meilleurs exemples pour moi dans ce domaine est Damien Dekarz. Mais il y a beaucoup qui lui embrayent le pas, c’est très positif !

  3. hello !
    super récapitulatif, très sensé et pertinent. Effectivement, vivre d’une ferme est un gros boulot que peu de gens sont capable de tenir dans le temps !
    Nous concernant, c’est notre futur projet de vie, bien que comme tu le dis, l’autonomie sera l’étape d’après !
    Déjà l’installation, ou tout est à créer, prendra des années !
    Nous avons la chance d’être déjà tous 2 paysans, ce qui facilite grandement notre projet commun. Les animaux pour moi (poulets, palmipèdes, équins) et les plantes pour Olivier.
    notre optique : le jardin forêt avec les animaux !
    nous avons déjà expérimenté avec succès plusieurs modèles, afin de savoir comment s’organiser au mieux sur ce futur terrain, qui sera bientôt le notre !
    Malgré nos compétences, et nos expériences professionnelles, je sais que cela va être dur et long !
    Mais que ça en vaut la peine, c’est certain !

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